Une simple prise de sang pour détecter 50 cancers : un espoir immense, mais une promesse encore fragile
Présenté au congrès européen d’oncologie, le test Galleri de la société américaine Grail promet de détecter des dizaines de cancers à un stade précoce grâce à une simple prise de sang. Si les résultats sont impressionnants, plusieurs experts appellent à la prudence avant d’envisager un usage à grande échelle.Une étude présentée lors du congrès européen d’oncologie (ESMO) rapporte les résultats prometteurs d’un test qui permettrait de détecter des dizaines de cancers à un stade précoce grâce à une simple prise de sang. Des résultats a priori impressionnants qui méritent cependant d’être précisés.
Les résultats prometteurs d’un test capable de détecter 50 cancers
À Berlin, la société américaine Grail a présenté les données mises à jour de son étude PATHFINDER 2, portant sur plus de 35 000 participants âgés de 50 ans et plus, sans symptômes de cancer. Le test Galleri, basé sur l’analyse de l’ADN tumoral circulant (ctDNA), a permis de détecter plus de sept fois plus de cancers que les dépistages standards (sein, col, colorectal, poumon) recommandés par les autorités de santé.
Très enthousiaste, le président de Grail, le docteur Josh Ofman appuie
« Le cancer est la deuxième cause de mortalité dans le monde, car la plupart des cancers meurtriers sont découverts trop tard. L’ajout du test Galleri aux dépistages classiques a permis une augmentation de plus de sept fois du taux de détection des cancers, et plus de la moitié de ceux identifiés par Galleri l’ont été à un stade précoce, quand les cancers peuvent être plus facilement traités, voire guéris ».
En effet, la détection des cancers à un stade avancé n’est pas l’objectif de ces nouveaux programmes de dépistage. Peu de données laissent penser que la détection précoce d’un cancer de stade 4 modifiera son pronostic, cela risque de n’offrir qu’une information plus précoce au patient.
Les résultats présentés à l’ESMO confirment en effet une spécificité très élevée (> 99,5 %), ce qui signifie très peu de faux positifs. Mais un valeur prédictive positive (PPV), c’est-à-dire la probabilité qu’un test positif corresponde effectivement à un cancer, qui se situe autour de 60 %.
Cela signifie concrètement que près d’une personne sur deux recevant un résultat positif n’aura pas de cancer confirmé…
Mais concrètement, est-ce que ce test peut sauver des vies ?
Pour la professeure Anna Schuh, oncologue et hématologue à l’Université d’Oxford, les résultats sont encourageants mais doivent être lus avec précaution. Dans Science Media Centre, elle déclare ainsi :
« PATHFINDER 2 est une étude importante, bien conçue, dans une indication difficile : tester le cancer chez des personnes sans symptômes. Mais la valeur prédictive positive n’est que de 55 % à 68 %. Cela veut dire qu’environ six patients sur dix ayant un test positif ont réellement un cancer. Autrement dit, presque la moitié du temps, le test se trompe lorsqu’il indique un résultat positif ».
Elle souligne ainsi que cette proportion, bien qu’acceptable sur le plan statistique, peut générer une anxiété considérable pour les personnes concernées… « Le suivi de douze mois dans l’essai est relativement court. On compte environ cent faux positifs dans cette cohorte : ce n’est pas dramatique, mais il faut s’assurer que ces personnes, qui ne sont pas malades, bénéficient d’un accompagnement et d’un suivi adaptés » ajoute-t-elle.
La chercheuse rappelle aussi que le test ne détecte pas tous les cancers avec la même efficacité : il fonctionne mieux sur les tumeurs qui libèrent beaucoup d’ADN tumoral dans le sang (comme les cancers du pancréas ou du poumon), mais moins bien sur d’autres, comme certains cancers digestifs ou cérébraux.
Autre point essentiel : le test ne remplace pas les dépistages déjà validés (mammographie, coloscopie, frottis), mais pourrait plutôt être utilisé en complément, notamment pour les cancers sans test existant.
Enfin, si plus de la moitié des cancers détectés par Galleri l’ont été à un stade précoce, cela ne prouve pas encore que le test améliore la survie, comme le laissait supposer prématurément le président de la firme qui le commercialise. Cela dépendra, en plus de la capacité du test à détecter des stades précoces, du pronostic des cancers spécifiquement détectés par ce test. Comme le précise un résumé du Science Media Centre : « Les données sur la mortalité par cancer seront essentielles pour confirmer ces résultats et évaluer les performances réelles du test ».
D’autres résultats nécessaires avant de valider la place de ce type de tests
La société Grail prévoit désormais de soumettre son test à la Food and Drug Administration (FDA) américaine afin d’obtenir une autorisation de commercialisation d’ici 2026. Le prix actuel du test, aux États-Unis, avoisine 996 dollars.
Selon Anna Schuh, au-delà des réserves médicales déjà évoquées, cela soulève des enjeux économiques majeurs : « Si l’on prend ce prix comme référence, le coût moyen pour détecter un cancer supplémentaire grâce au test Galleri est d’environ 174 000 dollars ».
Avant toute adoption à grande échelle, plusieurs études complémentaires devront démontrer que ce test permet réellement de réduire la mortalité et de limiter les examens invasifs inutiles. En Europe, aucun remboursement n’est à l’ordre du jour. L’évaluation du coût-efficacité, de la faisabilité et de la gestion de l’anxiété liée aux faux positifs sera déterminante. En parallèle, d’autres sociétés – comme Guardant Health ou Exact Sciences – développent leurs propres tests multi-cancers. La compétition scientifique pourrait accélérer l’accès à une nouvelle génération de dépistages précoces.
Le test Galleri cristallise un espoir immense : celui d’une médecine capable d’identifier silencieusement un cancer avant qu’il ne devienne visible. Mais cet espoir s’accompagne d’une responsabilité : éviter que la promesse de la détection précoce ne se transforme en source d’angoisse pour des milliers de personnes saines. À l’horizon 2026, les résultats à plus long terme devront prouver non seulement que l’on peut dépister plus tôt, mais aussi qu’une telle stratégie sauve réellement des vies.
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